Ce que Libération a pensé de l'émission sur les gendarmes

Publié le par Tout sur Michel Drucker

 logo liberationPar RAPHAËL GARRIGOSISABELLE ROBERTS (8 mai 2010)

«ANARCHIE VAINCRA !» Navrés, mais c’est parti tout seul. On était mardi et 3,5 millions de téléspectateurs, l’émission de France 2 avait démarré depuis une minute. Et puis l’enchaînement idiot : le générique qui clignote comme un gyrophare, le montage stroboscopique de gendarmes à ski, en hélicoptère, à chien, tenant la main d’un pauvre chtit nenfant noir, le public en uniforme, et enfin, s’avançant au milieu de mecs en tenue d’apparat rangés comme des petites saucisses, Michel Drucker. Il a dit «Bonsoir mon général» et c’est là qu’on a hurlé «Anarchie vaincra !» Faut dire que ça bouillonnait.

Car Michel Drucker, c’est devenu le théâtre des armées. On lui connaissait un goût certain, à Mimi, pour le sympathique interlude de Guy Béart interprété par la Garde républicaine au cœur de Vivement dimanche, mais là, il a pété les galons… En quelques années, on a eu droit à la panoplie complète des militaires: Une nuit sur le Charles-de-Gaulle, Une nuit sous les mers, les Pompiers, ces hommes ces héros, Au cœur de l’armée de terre etEn vol avec l’armée de l’air. En attendant le prochain Vivement dimanchespécial Patrouille de France starring Carla Bruni, mardi, c’était les chaussettes à clous, les vedettes. Gendarmerie nationale, votre papier s’il vous plaît.

«Bonjour, Tank»

Bienvenue dans la chambre d’enfant de Michel Drucker. Dans le manège de la Garde républicaine (un truc pour faire tourner les canassons) transformé en plateau télé, le vieux petit garçon a sorti ses soldats de plomb pour faire joujou : là, en bleu, humbles et en pull, les bons vieux gendarmes ; en face, d’autres, mais en treillis ; devant, disposés en épis, les fiers motards et juste derrière, les beaux gardes républicains sur leurs bien peignés chevaux tandis que des grenadiers arborent d’étranges casques à poils bien pratiques pour faire les toiles d’araignées au plafond.

Autant dire qu’au milieu, Mimi biche autant que la fois où il a pu faire le cire-pompe (à vélo) de Lance Armstrong. A chaque nouveau galonné, il se gargarise de «Mon général» et de «Mon commandant», le tout mâtiné des habituels druckerismes. Au gendarme noir : «On peut saluer la Guyane qui nous regarde.» Voire, pourquoi faire modeste: «Je voudrais saluer le reste du monde qui nous regarde puisque notre émission est retransmise dans 87 pays par le biais du satellite TV5 Monde.» Merci la teuhon devant la planète entière. Au brave guerrier du GIGN : «Vos parents habitent où ? Ils nous regardent ce soir ? Ils doivent être fiers de leur fiston.» Au chien Tank (oui, il y avait un gendarmesque toutou baptisé Tank sur le plateau) :«Bonjour, Tank.» Et aussi, «on applaudit encore l’orchestre de la Garde républicaine». Ah on vous avait pas dit, pour l’orchestre ?

«Fier d’être français»

On pense ce qu’on veut de U2 mais ils ne méritaient pas d’être massacrés ainsi en prime-time sur France 2 par l’orchestre à képis… Et With or Without You interprété par un ténor à la manque, ça vous donne des envies d’envahir la Wallonie (et de fermer les frontières derrière soi). Car en plus de Michel Drucker, il y a des chansons. Las, même pas de vieux airs de gendarmes comme le délicieux Brigadier, répondit Pandore (spéciale cacedédi à Jean-Do Chetmer). Non des vraies chansons comme cet extrait de la comédie musicale Mozart, où se déploient de véritables gendarmes habillés en condés de Louis XIV.

Heureusement, pour souffler un peu entre les plateaux, il y a les reportages confiés à des personnalités de marque. Jugez plutôt : Hugues Aufray, Julie Zenatti, Natasha St-Pier… Mais surtout, Drucker est allé piocher dans la boîte à pandores de TF1 Véronique Genest et Corinne Touzet aka Julie Lescaut etUne femme d’honneur. Tout ce beau monde pour fourguer de longs publi-reportages sur les différents corps de gendarmerie. Oh la fascinante garde républicaine, son tireur d’élite, son maréchal-ferrant qui bat les fers sous l’œil épaté de Véronique Genest. Elle en tournerait presque casaque : «Je crois que j’ai raté une vocation.» Allez Véro, il n’est pas trop tard pour abandonner TF1, on sera tristes, forcément, mais on s’y fera.

Et Hugues Aufray avec les gendarmes qui sont intervenus lors du passage de la tempête Xynthia. L’occasion pour le chanteur de déclamer, face à la mer :«Les gens que j’ai rencontrés aujourd’hui aident l’humanité à surmonter les difficultés et je les en remercie.» Ouais Hugues brother, tu dis ça parce qu’ils t’ont pas confisqué ton teush, les schmidt. On vous passe la partie historique de Stéphane Bern sur fond de clavecin («Il y a des jours comme ça où on est fiers d’être français»), Julie Zenatti en visite à la brigade canine serrant la papatte du chienchien et le gendarme camouflé en arbre qui fait peur à Natasha St-Pier.

«Monsieur Brice Hortefeux»

Mais vous ne pensiez pas vous en tirer comme ça ? Au bout de deux heures d’émission (merci d’adresser les médailles du mérite cathodique au 11 rue Béranger), restaient dix minutes à Michel Drucker pour deux acmés de la soirée. D’abord, «Une pensée pour les gendarmes disparus», soit un petit clip funéraire avec moult gros plans sur des visages fermés d’émotion et des cercueils tricolores. Et enfin, l’incroyable, qu’annonce Drucker : «Un message que le ministre de l’Intérieur, monsieur Brice Hortefeux, a souhaité adresser aux gendarmes.» Voilà pour le concept d’Au cœur de la gendarmerie, que, selon nos informations, la Corée du Nord songerait à adapter : une campagne de recrutement de 2 h 10 offerte par la télé publique - officiellement sans pub - à l’armée française.

Enfin, pas tout à fait offerte, puisque la gendarmerie a financé le show pour moitié. Allons, allons, nous remballe Nicolas Pernikoff, directeur des variétés de France Télévisions qui décrit l’émission comme de «l’émotainment» : «Il s’agit de mettre en valeur des métiers et de leur rendre hommage.» Mais mercredi, dans Libération, le chef d’escadron Guillaume Emile-Zola-Place, du Sirpa Gendarmerie, mangeait le morceau : «Ça correspond à une stratégie en termes d’image et de recrutement. Une campagne de recrutement pendant une semaine coûte 700 000 euros. Là, on a 2 h 10 d’émission.» Il faut reconnaître ceci au gendarme : il est honnête.

 

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