Michel Drucker interviewe Lance Armstrong (2)

Publié le par Tout sur Michel Drucker



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assionné de vélo, pratiquant assidu, l’animateur a connu les plus grands depuis le règne éclatant de Jacques Anquetil. Il est donc inimaginable qu’il n’approche pas le champion des champions qui a remporté sept Tours de France et qui partira une nouvelle fois le 4 juillet, de Monaco : sûrement pas pour faire de la figuration ! Après s’être rodé sur le Tour d’Italie, Armstrong passe ses journées dans les cols qui entourent Aspen, la station la plus chic du Colorado, où il suit le régime draconien qui a fait sa gloire et sa fortune. Trois principes : vélo le matin, vélo le midi, vélo le soir. Michel Drucker a su conquérir l’ombrageux champion que l’on découvrira dimanche prochain sur France 2 dans l’émission « Vivement dimanche » à 18 h 50. Jamais on n’a vu l’impitoyable Armstrong aussi décontracté. La naissance de Max, son quatrième enfant, et l’amour d’Anna Hansen le comblent. Lance l’a rencontrée alors qu’elle était enseignante : c’est son jardin secret.
Aspen. Colorado. Vendredi 19 juin. Après Neil Armstrong, l’homme qui a marché sur la Lune, j’ai rendez-vous avec un autre extraterrestre, son compatriote Lance Armstrong, l’homme aux sept Tours de France. Le sportif le plus discuté, le plus redouté, le plus adulé et le plus mystérieux.

En janvier dernier, après avoir décidé de disputer un nouveau Tour de France, il m’a fait savoir qu’il souhaitait me rencontrer. Il a tenu à me donner rendez-vous la veille du tournage, pour que nous nous mettions d’accord sur l’agenda du lendemain. OK pour que je l’accompagne dans son entraînement quotidien. OK pour une interview d’une heure en tête à tête dans son salon. Aucune exigence concernant mes questions. Quelques photos rapides. Une balade à vélo avec lui dans les rues d’Aspen. N’oublions pas que nous sommes à quelques jours du départ du Tour de France et qu’il est en pleine concentration.

Armstrong vient de s’installer dans une maison somptueuse, au cœur de la station de sports d’hiver la plus chic des Etats-Unis. C’est là qu’il veut profiter pleinement de sa famille. Il a quatre enfants : Luke, 9 ans, les jumelles Grace et Isabelle, 7 ans, et son dernier fils, Max, qui n’a que quelques jours. La mère de Max s’appelle Anna Hansen. Jeune et jolie, elle parle bien français : elle a vécu jadis à Clermont-Ferrand, au pied du puy de Dôme... un des cauchemars de Poulidor et d’Anquetil dans les années 70. « Quand j’ai rencontré Lance, explique-t-elle, je connaissais déjà le vélo et il parlait déjà pas mal le français, comme beaucoup de coureurs étrangers qui participent au Tour. La naissance de Max est un vrai bonheur. C’est bon pour son moral, à quelques jours du départ à Monaco. »

LANCE ARMSTRONG SEMBLE VENIR D’UNE AUTRE PLANÈTE

Aux Etats-Unis, Armstrong est une icône, bien sûr. Parce qu’il a gagné sept fois la plus grande course du monde, mais surtout parce qu’il est l’homme qui a vaincu une terrible maladie. Je n’oublierai jamais cette conférence de presse, en 1996, où nous avons appris que le coureur de l’équipe de Cyrille Guimard était ­atteint d’un cancer. Un souvenir pénible pour le champion américain : « J’avais 24 ans ; je venais d’apprendre que mon cancer, parti des testicules, avait déjà envahi mon abdomen, mes poumons et mon cerveau. Ce fut la période la plus terrifiante de ma vie. Les médecins me donnaient moins de 40 % de chances de survivre. J’ai subi deux opérations au cerveau et mon organisme a encaissé quatre cycles de chimiothérapie. Dans les heures qui ont suivi le verdict, j’étais anéanti. Mais, très vite, j’ai compris que ma seule chance de rester en vie était le combat. Il existe des chimiothérapies plus douloureuses que les autres. Les miennes furent épouvantables. Ce fut un véritable corps-à-corps avec cette putain de maladie. C’était elle ou moi. Si j’ai gagné sept Tours de France, je le dois en partie aux leçons que j’ai tirées de mon combat contre la maladie. »

C’est dans son enfance qu’il faut aller chercher les armes de ce combattant. Lance est né en 1971. Sa mère, lycéenne, n’a que 17 ans quand elle le met au monde. Elle vit à Dallas et, dans l’Amérique de l’époque, être mère si jeune n’est pas bien vu. « Mon père biologique avait quitté le foyer peu après ma naissance. Quand j’avais 3 ans, elle s’est remariée avec Terry Armstrong, qui est devenu mon tuteur légal. Le souvenir que j’ai de cette période sombre, c’est qu’elle enchaînait les jobs pour que je mange à ma faim. Elle m’a transmis une implacable volonté de réussir. »

J’ai eu le privilège de suivre ce guerrier pendant une partie de son entraînement quotidien, sur les pentes d’Aspen. A 37 ans et après trois années d’arrêt et une fracture récente de la clavicule, il vient de terminer à la douzième place du Giro d’Italie. Une performance en soi.

Sa vitesse de pédalage, sa position sur le vélo, sa concentration, la régularité de son « moteur » sont stupéfiantes. Lorsque les chirurgiens l’ont opéré de sa fracture de la clavicule, six semaines avant le Giro, ils ont été impressionnés par son électrocardiogramme. Savez-vous que le pouls du champion bat à 32 pulsations par minute au repos ? Ceux de Coppi, Anquetil, Bobet et autre Bernard Hinault battaient à 42. Ajoutez à cela une gestion scientifique de sa vie, et vous comprendrez pourquoi cet homme semble venir d’une autre planète.

Quand je lui parle d’Alberto Contador, son équipier et principal adversaire dans le Tour, il est à la fois admiratif et lucide. Armstrong, le boss du peloton, va devoir partager son statut de leader dans l’équipe Astana avec ce jeune Espagnol, grimpeur de génie qui a onze ans de moins que lui : « Alberto est le meilleur coureur du monde en montagne. Mais il est encore trop nerveux, il a la fougue de la jeunesse. Nous serons deux leaders dans la même équipe. C’est nouveau pour moi. Il va falloir être loyal. C’est la course qui décidera. Quel que soit celui qui sera en position de gagner à l’approche des Champs-Elysées, l’autre devra rouler pour lui. » En expliquant cela avec un sourire qui en dit long sur ses ambitions, Armstrong veut nous dire qu’il n’est pas là pour faire de la figuration. Quand à 17 ans il a gagné ses premières courses, quand à 22 ans il est devenu champion du monde sur route à Oslo, il ne pensait qu’à une seule chose : le maillot jaune. Il voulait, comme Merckx, Hinault, Fignon, remporter la seule course dont rêvent tous les cyclistes.

Laurent Fignon – qui, tragédie du destin, vient d’annoncer que, quinze ans après Armstrong, il doit à son tour combattre le cancer – a été le premier Français à le prendre sous son aile ; il ne l’a pas oublié. Au cours de cet entretien exclusif, Armstrong a voulu adresser un message d’encouragement au champion français : « Je me souviens que tu m’as invité chez toi à dîner, avec ton épouse, juste avant qu’on diagnostique mon cancer, en 1996. Et maintenant nous partageons cette maladie. La première chose que tu dois te rappeler, c’est qu’il y a des millions de gens qui pensent à toi, te conservent dans leur cœur et savent que tu vas t’en sortir. Le cyclisme a besoin de toi. Les survivants du cancer ont besoin de toi. Nous te souhaitons le meilleur. Nous t’aimons. »

« POUR GAGNER LE TOUR, JE N’AI PAS PRIS DE MÉDICAMENTS... »

La douleur, un mot qui revient souvent dans le langage des cyclistes. Cette douleur à laquelle on s’habitue, qui peut devenir un plaisir quand elle est récompensée par la victoire. Pour avoir été longtemps reporter sportif dans une autre vie, j’ai toujours été bouleversé par le spectacle des coureurs du Tour, éparpillés dans un col, à la limite de la rupture, le regard vague, écrasés par la chaleur, n’entendant plus les vivats du public. Qui n’a pas vu un « petit coureur » lâché sur les pentes du Ventoux ou du Tourmalet ne saura jamais ce qu’endurent ces centaines d’inconnus qui ne seront jamais Armstrong ni Contador. Ces illustres anonymes qu’Albert Londres, emporté par son lyrisme, appelait les « forçats de la route » sont pour moi les héros d’un spectacle sublime et inhumain. Sublime sera la bagarre entre Armstrong, Contador et quelques autres, parce que nous avons affaire là à des champions hors norme. Inhumain, parce que le gros de la troupe souffrira davantage pour que les leaders soient dans la lumière.

On ne peut pas gagner le Tour seul. Le vainqueur est toujours celui qui a l’équipe la plus forte. Dans ce domaine, Armstrong n’a jamais rien laissé au hasard. Il a toujours eu une garde de fer. Cette année encore, parmi ses partenaires, il pourra compter sur Leipheimer, Popovitch... et éventuellement Contador en équipier de luxe. Etre le serviteur d’Armstrong, c’est rouler à bloc quand le patron le décide et l’amener dans les meilleures conditions au sommet des cols, sachant qu’il sera intouchable dans l’effort solitaire, le contre-la-montre. La star du peloton est un patron impitoyable, comme l’était avant lui Bernard Hinault. Un seul mot d’ordre pour ses « em ployés » : écraser la concurrence. Pas de quartier, malheur aux plus faibles.

Bien entendu, je me devais de parler d’un sujet qui fâche : le dopage. A Eric Fottorino, le président du directoire du « Monde », passionné de vélo et pratiquant, qui l’interroge par mon intermédiaire, il répond : « Comme je l’ai déjà dit, j’ai pris des médicaments durant mes traitements médicaux, pour lutter contre le cancer. Pour gagner le Tour de France, je n’ai jamais rien pris. Laissez-moi dire plusieurs choses. Quelquefois vous voyez un coureur qui arrive de nulle part, qui a du succès et qui disparaît. Pour moi, c’est suspect. Les vrais champions ne sont pas des champions d’un jour. Ma première course, je ne l’ai pas ­gagnée. J’ai même été dernier ! Deux ans après, au Grand Prix de Zurich, j’étais deuxième. J’ai fait mes preuves. Pendant les sept dernières années, j’ai été contrôlé plus souvent que n’importe qui. Je suis toujours là à 37 ans et, cette année, j’ai été contrôlé 33 fois... Ça répond à la question, non ? »

Quand je lui demande ce qu’il voudrait qu’on dise de lui à la fin de sa vie, Lance me répond : « J’espère que le fait que je sois un survivant du cancer demeurera le point le plus important. Je veux aussi qu’on se souvienne de moi comme d’un bon père, très présent pour ses enfants. Et bien évidemment qu’on se souvienne que j’ai gagné sept fois le Tour de France... Et peut-être plus ! »

« Vivement dimanche », le 28 juin à 18 h 50 sur France 2. Point final

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